Quelle est la place de la culture à Clermont-Ferrand ?


Retrouvez mon entretien avec la Revue Politique et parlementaire sur le thème de la culture (Propos recueillis par Laure Kepes)

Revue Politique et Parlementaire – Clermont-Ferrand est candidate pour être capitale européenne de la culture en 2028. Pourquoi avez-vous initié cette démarche ? Comment est-elle perçue en Auvergne ? 

Olivier Bianchi – J’ai initié cette démarche dès le début de mon mandat, c’était d’ailleurs un axe fort de la campagne des élections municipales.

Je pensais alors, et je pense toujours, que cet horizon 2028 nous ouvre un temps suffisamment long pour travailler en profondeur à un véritable projet de territoire, avec l’ensemble des acteurs culturels et avec l’ensemble de la population. C’est bien à une mobilisation générale de toutes les forces vives de Clermont et de sa métropole que j’appelle par cette ambition qui met la culture au cœur.

Aujourd’hui, en 2016, alors que nous sommes désormais la quatrième métropole de la deuxième région de France, Auvergne-Rhône-Alpes, cette ambition a d’autant plus de sens, et au-delà de Clermont-Ferrand, c’est tout le territoire métropolitain autour du pôle Clermont-Vichy qui montre son intérêt.

La culture est ici un caractère fort de l’identité du territoire et de notre ambition métropolitaine. Nous avons beaucoup investi au cours de la dernière décennie pour nous doter des grands équipements, dignes de la capitale régionale que nous étions jusqu’à l’an dernier : scène nationale, opéra rénové, centre d’art contemporain, musées, grande bibliothèque en cours de réalisation, salles de théâtre, scène de musiques actuelles, centre IMAGO au service de la création musicale et de l’image, mise en valeur du patrimoine etc.

Nous avons des marqueurs culturels très forts comme les festivals du court métrage, Europavox, de nombreuses manifestations de très haute qualité autour du jazz, des musiques contemporaines, des musiques traditionnelles…

Nous avons une école supérieure d’art et une école d’architecture – installée dans le magnifique bâtiment rénové de l’ex-hôpital Sabourin édifié dans les années 1930 – dont les formations et les actions atteignent aujourd’hui une réputation internationale.

Nous avons une variété et une diversité d’artistes, d’acteurs culturels associatifs qui ne demandent qu’à s’épanouir dans notre ville et être pleinement reconnus comme parties prenantes des nouvelles dynamiques urbaines.

Nous avons déjà une culture du mécénat exercé par le très riche tissu d’entreprises industrielles comme Michelin et Limagrain, mais aussi par tous les grands comptes présents à Clermont et nous travaillons depuis déjà plusieurs années ensemble (avantage d’être un territoire à taille humaine où les acteurs publics et privés se connaissent bien et travaillent très souvent de concert dans l’intérêt du développement territorial).

Nous sommes une ville jeune, forte de 40 000 étudiants au sein de l’Université Clermont Auvergne où de nombreuses start-ups plus créatives les unes que les autres voient le jour, une ville sportive aussi tirée par son équipe de rugby, ses athlètes emblématiques comme Renaud Lavillenie : c’est Clermont « fabrique de champions ».

Enfin, notre géographie exceptionnelle au pied de la Chaîne des Puys donne à Clermont Ferrand un caractère singulier qui mêle, aujourd’hui encore, de manière équilibrée espaces urbains, naturels, agricoles et industriels, dont d’importantes surfaces disponibles pour le renouveau urbain. La culture est bien évidemment au cœur de ces enjeux.

Nous avons là d’énormes atouts et la volonté collective de fixer de nouveaux défis pour Clermont-Ferrand dans le nouveau contexte régional, mais aussi pour mieux distinguer notre ville à l’échelle nationale et européenne.

C’est cette fierté que je veux susciter chez les Clermontois. Candidater à la Capitale européenne de la culture est un formidable accélérateur de particules, un formidable catalyseur des énergies collectives, pour écrire un grand récit de notre ville et de notre aventure commune. Aujourd’hui tous les acteurs institutionnels et culturels ont bien intégré cette candidature et ont la volonté de s’associer à la Ville pour faire rayonner notre territoire. Nous nous fédèrerons autour des valeurs de curiosité, d’égalité, de tolérance, de fraternité, de solidarité.

Pour préfigurer notre candidature et susciter toujours plus d’adhésion populaire, j’ai souhaité que cette candidature devienne dès maintenant concrète, tangible. Je vais créer les Effervescences à partir de 2017. Chaque année, quelques mois dans l’année seront consacrés à des événementiels, des projets collectifs et toutes les formes d’expression artistique, avec des thèmes différents, nous permettant de préfigurer ce que sera notre candidature, pour raconter l’histoire du territoire et ses perspectives.

RPP – Selon vous, l’attractivité d’un territoire passe en partie par son offre culturelle. Quelle est votre stratégie pour vous différencier des autres candidats ? 

Olivier Bianchi – Bien sûr le développement culturel de Clermont et de sa métropole est l’un des piliers de son attractivité. J’ai souvent l’occasion de le dire, au-delà des retombées touristiques de la culture, des emplois que la culture crée, la mise en place de politiques culturelles innovantes et ambitieuses, a un impact fort en termes de développement économique.

Les acteurs économiques sont nombreux à nous le dire, attirer des emplois qualifiés à Clermont est un enjeu de développement majeur. Des politiques culturelles, sportives, éducatives et universitaires de qualité contribuent au changement de l’image de notre ville. Elles permettent de constituer un cadre de vie et de travail de qualité. Les activités à haute valeur ajoutée ou les pôles d’excellence ont besoin de ces conditions positives pour prospérer et pour créer.

Mais nous ne préparons pas notre candidature par simple raisonnement économique ou de marketing territorial.

En étant candidat, nous faisons le pari que l’art et la culture, pour ce qu’ils sont, par leurs qualités propres, créatives, émancipatrices, éducatives, par l’effervescence qu’ils apportent, par les vocations diverses qu’ils suscitent, par les liens qu’ils tissent, sont par eux-mêmes vecteurs de distinction et d’attractivité.

Pour cela, si nous ne voulons pas que les productions artistiques et culturelles soient considérées comme des produits marketing, nous devons faire en sorte que les différents publics qui existent pour chaque forme d’art, de pratiques, pour toutes les cultures, ne soient pas considérés comme de simples consommateurs ou comme des publics acquis d’avance.

C’est ce que doit être la culture : elle permet de renforcer le lien social sur le territoire, elle développe un sentiment d’appartenance dont nous avons besoin à Clermont pour changer les regards à l’intérieur et à l’extérieur de notre territoire.

Nous avons aussi la chance de vivre dans un environnement urbain apaisé. Je ne dis pas que tout est parfait, mais Clermont-Ferrand est une ville où le bien-être et le bien vivre sont des réalités que nous nous efforçons de cultiver.

Je crois que c’est ce que nous mettrons principalement en valeur dans une future candidature : la ville et son espace partagé, en insistant sur les cultures qui doivent venir plus à la rencontre des habitants, dans leur vie quotidienne ; la ville fraternelle, cosmopolite et joyeuse ; et la ville bercée de nature, avec des dizaines de joyaux patrimoniaux à mettre en valeur. Nous sommes fiers de ces atouts et j’espère que nous saurons les sublimer pour obtenir ce titre prestigieux de Capitale européenne de la culture.

RPP – Vous organisez à Clermont-Ferrand une manifestation mondiale des villes Michelin ? Avez-vous découvert au travers de vos rencontres avec les différents maires du monde des initiatives culturelles qui vous inspirent ? 

Olivier Bianchi – Le Réseau international des villes Michelin est un autre projet que j’ai souhaité lancer pour favoriser le développement européen et international de Clermont. Il a par ailleurs beaucoup d’objectifs communs sur le fond avec la candidature à la Capitale européenne de la culture. Ce réseau est un réseau de villes, comme il en existe déjà sur beaucoup de thématiques.

L’intuition que j’ai eue, c’est qu’il fallait que Clermont, territoire profondément marqué par Michelin et qui n’aurait pas eu le même destin sans la multinationale qui l’a façonnée pendant longtemps et lui donne aujourd’hui une dimension mondiale, rencontre les villes qui peuvent lui être semblables en plusieurs points.

Lorsque j’ai rencontré Jean-Dominique Senard, le PDG de Michelin,  pour lui faire part de cette idée, il a tout de suite accepté de se faire le relais pour monter ce réseau. Il était convenu qu’il ne s’agissait pas d’un réseau Michelin, mais bien du réseau des villes où Michelin est implanté, créant un espace favorable aux échanges d’expériences, de bonnes pratiques entre les villes membres, mais également entre leurs forces vives et leurs acteurs économiques.

La première conférence internationale aura lieu fin 2017 à Clermont-Ferrand, elle se tiendra deux ans plus tard dans une autre ville du réseau. Il y a deux mois, nous avons lancé les premiers courriers à tous les maires pour leur demander d’adhérer. Nous avons de bons retours, une vingtaine de villes sur la cinquantaine nous ont déjà fait part de leur souhait de participer au réseau et à la conférence.

À ce stade, ce que je constate, c’est que la physionomie des villes est très diverse. Les villes actuellement identifiées sur trois continents différents sont de taille et de poids économique ou démographique extrêmement variés (de 846 habitants à Waterville en Nouvelle-Écosse à plus de 15 millions pour Shanghai). Leurs politiques culturelles sont tout autant diverses, mais nous aurons certainement beaucoup à échanger et à apprendre avec des villes comme Bamberg, Greenville, Dundee ou Karlsruhe, sans que cette liste ne soit bien sûr exhaustive.

RPP – Vous êtes socialiste. Selon vous, où en est la pensée de la gauche ou des gauches sur la culture ?

Olivier Bianchi – La culture a toujours fait partie des points de force des politiques de gauche. J’ai été personnellement profondément marqué par de grands ministres de la Culture de gauche, bien sûr Jack Lang, mais aussi Catherine Trautmann par exemple. L’actuel Gouvernement a su réinvestir ce champ, après des années de coupes budgétaires.

Au-delà du budget général, le ministère vient encore d’annoncer 7 millions d’euros supplémentaires pour le fonds d’urgence pour le spectacle vivant, à l’aube de la saison des festivals. Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication a fait son premier déplacement à Clermont, elle a montré son investissement et sa connaissance des dossiers culturels et je la remercie de son engagement.

De grandes réformes sont en cours. Il y a par exemple les discussions avec les intermittents, ou encore le projet de loi « création ». J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer l’été dernier sur la nécessité absolue de garantir la liberté de création, dans des moments où certains ont la tentation d’instrumentaliser la culture ou de la contrôler.

La pensée de gauche sur la culture, si elle ne remet pas en question ses vertus, est cependant en mal de porte-paroles. Nous sommes assez peu nombreux à défendre ardemment les politiques culturelles publiquement.

RPP – Comment s’incarne le clivage politique sur les questions culturelles ?

Olivier Bianchi – La gauche développe intrinsèquement des valeurs d’humanisme et de fraternité, avec une appétence peut-être plus naturelle à soutenir les politiques culturelles, la création ou les projets participatifs. Mais je connais des élus de droite très investis sur les questions culturelles. La différence, le clivage, s’incarne peut-être plus sur la reconnaissance des valeurs culturelles, mais aussi par les habitudes personnelles et bien sûr par la réalité des territoires. Il est indéniable que beaucoup de collectivités ont tendance à se désengager.

Bien sûr, faire de la culture une priorité municipale comme nous le faisons à Clermont-Ferrand va à contre-courant des décisions actuelles de nombreuses collectivités. J’ai souhaité être le premier à signer un « Pacte culturel » avec le ministère de la Culture et de la Communication le 29 janvier 2015, pour témoigner de la sincérité de ce choix.

Le Pacte sanctuarise l’apport financier de la Ville et de l’État pour trois ans et assure la prévisibilité de l’investissement public, permettant aux acteurs culturels d’élaborer leurs projets plus sereinement. D’autres villes l’ont signé, mais trop peu à mon sens.

Il y a vingt ans, lorsque les collectivités ont fait le pari de la culture, elles avaient deux principales motivations : soutenir l’attractivité de leur territoire et faire de la culture un levier de développement économique. Voyant que la culture n’a pas toujours les retombées économiques attendues, elles l’abandonnent trop souvent. Et c’est ce que l’on peut déplorer aujourd’hui, la culture, dans trop d’endroits en France, aussi bien sur les territoires, que dans certaines institutions, n’est analysée qu’au travers du prisme de son poids économique.

Il ne faut pas verser dans la caricature ou dans une critique trop facile, la plupart des maires ont aujourd’hui des adjoints à la culture et ne rayent pas de leur organigramme les directions de la culture. Mais le contexte financier des collectivités et la baisse des dotations de l’État ont largement réduit leurs marges de manœuvre. Cette « crise de la culture » dont nous parlons depuis deux ou trois ans sur les territoires est réelle, mais, à mon sens, pour une bonne partie conjoncturelle. Pour certains, dès qu’il y a crise, la culture peut-être une variable d’ajustement.

RPP – Vous présidez la commission Culture de France Urbaine. Pouvez-vous nous décrire l’image type du maire engagé sur les questions culturelles ? 

Olivier Bianchi – Déjà avec le dernier renouvellement municipal, le maire type à France Urbaine, c’est plutôt les Républicains que le Parti socialiste ! Je plaisante, la gouvernance à France Urbaine est partagée, cela se passe bien. Les maires sont des femmes et des hommes, souvent d’une quarantaine d’années, confrontés de plus en plus souvent à l’obligation de faire des choix.

Un maire type engagé sur les questions culturelles essaie de trouver un équilibre entre les demandes de son territoire, des acteurs locaux et des citoyens, et ses possibilités budgétaires. Il tente d’impulser des projets pour rassembler, pour créer du lien dans une société qui en a plus que jamais besoin.

Les grandes villes ont des problématiques qui se rejoignent toutes, et ceci quelle que soit la tendance politique du maire. Je peux vous dire qu’il est très intéressant de constater lors des instances de notre association à quel point les grandes politiques publiques sont transversales à toute la France et à tous les bords politiques.

En matière culturelle, je co-préside la commission Culture de France Urbaine avec David Lisnard, le maire de Cannes. Nous avons en commun d’avoir tous les deux un grand festival de cinéma. Lui le Festival de Cannes, bien entendu et Clermont-Ferrand, le Festival international du court métrage. Notre binôme fonctionne bien et les débats en commission montrent que la Culture est encore au cœur des politiques publiques des territoires.

RPP – Faut-il aujourd’hui repenser une politique publique culturelle ambitieuse ?

Olivier Bianchi – Oui, absolument. Vous l’aurez compris, c’est l’argumentaire que je tente de formaliser. Redonner confiance en nos ambitions culturelles, partout sur les territoires. Certains ont oublié qu’on ne fait pas de la culture une priorité seulement par pragmatisme.

On le fait aussi parce que la culture a davantage que des vertus visibles ou mesurables.

La culture est utile et nécessaire en soi, pas seulement parce qu’elle nous aide à la distinction territoriale ou nous soutient dans l’indéniable compétition qui oppose les territoires. Si on mettait en avant les politiques culturelles aussi pour leur valeur intrinsèque, aussi pour l’enrichissement intellectuel et intérieur des citoyens, alors on ne les laisserait pas de côté si promptement.

Nous ne devrions jamais perdre de vue l’idée que la culture vaut également pour son supplément d’âme. Si la formule peut paraître candide, elle n’en est pas moins vraie et constitue mon référentiel pour les politiques publiques culturelles.

Je me préoccupe aussi de culture parce que je constate que notre société souffre aujourd’hui de larges fractures. Nous avons plus que jamais besoin de mieux comprendre l’autre, d’être plus tolérant aux cultures qui nous sont étrangères et d’être plus ouverts. J’estime que les arts nous offrent cette opportunité. J’ai eu la chance, issu d’une famille des classes moyennes où le livre était l’objet culturel central, de découvrir le monde du spectacle vivant et du patrimoine. Je le dois à des rencontres, à des amis, ainsi qu’aux fonctions d’adjoint au maire en charge de la culture et de vice-président de Clermont-Communauté que j’ai exercées pendant quinze ans. Je souhaite que d’autres puissent avoir ma chance. Je suis convaincu que notre devoir est de permettre à chacun de sortir du rail sur lequel il est placé.

La démocratisation de la culture que nous appelons tous de nos vœux depuis vingt ans n’a pas fonctionné. Il faut être honnête. Nos politiques publiques culturelles n’ont pas fait disparaitre les fossés entre les cultures et entre les citoyens. Nous sommes parfois minoritaires face à l’obscurantisme.

Les acteurs de la culture doivent aussi s’interroger, les élus bien sûr, mais les artistes eux-mêmes également. La culture est partout, elle ne fait donc pas débat, mais l’enjeu aujourd’hui est de savoir comment une politique culturelle recrée du lien là où il a été entamé, comment elle rapproche là où notre société s’individualise, comment elle permet l’épanouissement des habitants, comment se réapproprient-ils progressivement leurs espaces publics, leurs quartiers et leurs salles de spectacle ?


Publié le 2 janvier 2017