A propos de la montée du populisme


I-

Il y a deux ans, l’élection de Donald Trump, que nous pensions inconcevable, a retenti comme un coup de tonnerre, comme s’il nous fallait cette onde de choc venue des Etats-Unis pour acter dans nos consciences le changement d’ère politique et démocratique que nous pressentions.

Des signes avant-coureurs de la montée des extrêmes depuis le deuxième tour des élections présidentielles françaises de 2002, nous en avions pourtant connu. Ils annonçaient des fêlures profondes dans nos sociétés, minées par les crises de tous ordres qui reviennent de plus en plus rapidement depuis le début de ce siècle.

Le choc qu’ont été pour l’Europe les importants flux migratoires que nous connaissons depuis le début de la décennie a déchaîné les mouvements populistes et extrémistes, trouvant sur ce terrain matière à nourrir les peurs et à déstabiliser toujours plus les institutions tant européennes que nationales.

Dans le même moment, les vagues d’attentats meurtriers que l’Europe, et la France particulièrement, ont connu depuis 2015 n’ont évidemment fait que renforcer l’influence de ces partis, si experts en amalgames haineux et complotistes, bons héritiers des méthodes des pires régimes que nous avons connus dans le passé. Je pense aux attaques contre la presse et les ONG, ou encore contre le système judiciaire ou de protection des libertés fondamentales.

Mais comment ne pas voir aussi que ces dernières années, au cours desquelles le délitement démocratique s’accélère dangereusement tant aux USA qu’en Europe, agissent à la manière d’un dangereux précipité chimique.

La cristallisation de tous les champs du populisme et de l’extrémisme identitaire, mais aussi protestataire contre le déclassement politique et social que les classes populaires et moyennes vivent depuis l’accélération des dérégulations et de la mondialisation, résonne plus que jamais comme un danger mortel pour nos démocraties.

La lutte contre le Front National s’est longtemps focalisée en France contre ses diatribes identitaires et anti-immigrés. Contre ses relents d’antisémitisme aussi.

Nous ne devons pas faiblir dans cette lutte. Nous le devons d’autant moins que ce fond nationaliste-haineux, traditionnel de toutes les extrêmes droites européennes, relèvent aujourd’hui violemment la tête, tant en paroles qu’en actes.

Ce sont des discours et des violences ouvertement d’inspiration xénophobe, raciste, homophobe, anti-sémite, fasciste et nazie que nous voyons avec effarement mais aussi avec colère ressurgir massivement partout en Europe et en France.

Y compris hélas à Clermont Ferrand, où nous avons tout à craindre du Bastion social qui n’a plus peur d’afficher sa sauvagerie brute jusque dans nos rues. Ne sous-estimons pas ce qu’ils représentent car l’histoire nous a montré trop souvent quels tragiques précurseurs des jours sombres ils étaient.

 

II –

 

Mais si nous ne devons rien céder sur ce terrain, il n’est plus possible non plus de penser que nous allons pouvoir remporter cette bataille sans revenir à des fondamentaux démocratiques : c’est à l’institution et à l’intervention publiques au sens large – et au meilleur niveau de compétence – qu’il revient d’apporter à tous sécurité, physique, économique, écologique, culturelle, et justice sociale et territoriale.

Nul besoin pour cela d’intervenir partout et dans tous les détails au niveau des États ou de l’Union européenne : je crois aussi aux décentralisations intelligentes et aux négociations collectives, je crois aussi aux vertus du contrat dès lors qu’il reste équilibré entre les parties.

On peut tout à la fois être attentif à libérer les initiatives, travailler à rendre nos sociétés plus ouvertes sur le monde, et être néanmoins lucides lorsque nous avons maintenant assez de recul sur les politiques de dérégulations économiques et sociales, surtout depuis la dernière crise de 2008.

Un chiffre parle de lui-même symbolisant cette nécessaire lucidité : en Allemagne, pays européen le plus puissant économiquement, vanté pour ses excédents budgétaires et commerciaux et pour son volontarisme à réformer son marché du travail, le taux de pauvreté est passé en 25 ans de 11 à 17%.

Ici comme là bas, les craintes, face à un système vécu comme protégeant de moins en moins des risques sociaux fondamentaux (pouvoir d’achat, chômage, logement, maladie, retraite…), continueront à renforcer les murs de défiance exprimés par de plus en plus de nos concitoyens à l’encontre d’un système jugé injuste, aveugle et sourd aux situations de précarité et incapable de tracer un chemin de progrès pour le plus grand nombre.

Ce sentiment d’injustice, cette colère s’expriment de plus en plus fortement depuis la crise de 2008, la plus grave par son ampleur et pour ses conséquences mondiales depuis la crise des années ’30.

Dès lors, l’anti-fiscalisme outrancier, débouchant sur « l’optimisation » ou la fraude qui pénalisent les comptes publics et in fine les plus démunis, l’anti-parlementarisme, et le sentiment anti-élus en général, le dégagisme, tout cela ne peut plus durer.

Ce sont hélas des postures qui radicalisent les positions aux extrêmes, droite ou gauche, mais aussi à une sorte « d’extrême-centre » qui technocratise à l’excès la vie politique, démocratique et sociale sous couvert d’efficacité indiscutable (à défaut d’être démontrée et évaluée).

Je ne dis pas que c’est simple, que la France toute seule peut tout régler – c’est bien pour cela que nous avons besoin d’une Europe forte et protectrice, mais au moins nous pouvons revenir, dans nos discours et nos propositions, à ces fondamentaux qui, je le pense, peuvent rassembler largement.

Publié le 18 septembre 2018