La culture peut-elle encore sauver l’Europe ?


Cette question peut paraître aberrante dans un continent où l’idée même de civilisation renvoie à un sentiment de culture partagée et à des systèmes continus d’échange de connaissances.

Aujourd’hui, cependant, de nombreuses voix s’élèvent, non pas tant pour regretter une énième fois que cette Europe culturelle ait toujours été la grande absente de la construction européenne, mais pour s’alarmer du retour des nationalismes les plus crus et des formes de populismes les plus simplistes qui s’érigent contre l’esprit critique ou toute forme de débat complexe.

Nous sommes hélas loin du temps où l’on pouvait tranquillement déplorer le manque d’âme de cette Europe trop technocratique mais qui, bon an, mal an, semblait nous ancrer pour longtemps dans des institutions qui préserveraient la paix entre les États et devaient nous apporter la prospérité qui allait avec.

Mettons tout de suite les choses au clair. L’Europe de la culture n’est certainement pas une Europe des élites contre les peuples. L’Europe de la culture, c’est d’abord la culture européenne elle-même, ferment de notre identité commune par-delà la diversité des États.

Au travers de ses héritages gréco-latin, judéo-chrétien, humaniste, rationaliste, au travers aussi de l’histoire de la construction des identités nationales des États qui la composent, la culture européenne est avant tout une marche réflexive et dynamique. Elle met en tension des systèmes de pensée qui proviennent de tous ces héritages.

L’Europe n’étant pas un continent fermé ni replié sur lui-même – il ne l’a pas été dans le passé, il ne l’est pas plus aujourd’hui qu’il ne le sera demain – la culture européenne est aussi l’héritière de son histoire méditerranéenne, notamment dans son dialogue avec l’Islam. C’est enfin son histoire de continent-monde dont une critique véritablement partagée en tant qu’histoire européenne et largement diffusée à l’échelle des systèmes éducatifs de tous les États européens reste à consolider.

Cette culture est tout sauf élitiste. Elle est plurielle et complexe, mais largement accessible et appréhendable par tous pour peu que nous soyons capables de saisir un récit européen fédérateur avec ses caractères d’ouverture, de tolérance et de tempérance comme fondement de l’équilibre continental.

À l’inverse, vouloir manipuler son Histoire pour réduire l’Europe à une chrétienté plus ou moins fantasmée en tant que fondation de son unité, ou n’y voir au contraire qu’une juxtaposition d’États nationaux dont on sait bien que les rivalités et les volontés de domination finissent toujours par les emporter vers le chaos, ce n’est pas la rendre plus démocratique ou plus « populaire ». C’est l’amputer et la défigurer. À la fin, ce sont toujours les peuples qui perdent à ces jeux dangereux des déséquilibres et des mensonges, ne l’oublions jamais.

 

Aujourd’hui, après soixante ans de tentative d’unification pacifique du continent, les forces centrifuges du nationalisme et des égoïsmes refont surface avec vigueur et risquent de déstabiliser l’Union européenne à l’issue des élections de mai 2019.

Nos institutions sont à bout de souffle. En France, les fissures dans le contrat de confiance entre les citoyens et l’Union européenne se sont révélées le plus durement à l’occasion du référendum de 2005. Depuis, il est vrai qu’aucun Gouvernement, aucune majorité n’a su répondre efficacement à cette défiance grandissante.

Je ne suis pas un censeur et je mesure toute la difficulté de se mettre d’accord à 28 États. C’est encore une fois un défi largement culturel. Le socle commun sur lequel repose notre Europe « officielle » est trop étroit, en gros, marché et monnaie uniques.

Non seulement l’Union européenne ne possède pas les attributs nécessaires pour un meilleur fonctionnement par insuffisance d’intégration budgétaire, fiscale et sociale,  mais son projet initial visant à libéraliser les économies européennes tout en respectant leurs équilibres sociaux internes a été largement débordé par les effets de la mondialisation des échanges.

Pour de nombreux citoyens, l’Europe en subit les conséquences les plus néfastes, notamment dans les zones frappées de plein fouet par la désindustrialisation, plus qu’elle n’organise positivement l’ordre mondial comme on voudrait qu’elle le fasse, d’où ce sentiment de déclin et les phénomènes de rejet qui en résultent.

On ne pourra pas continuer longtemps à décrire le projet européen par les quatre grandes libertés de circulation, le droit de la concurrence ou les mécanismes de stabilité monétaire. Il ne s’agit pas de rejeter tout ce qui a été construit depuis soixante ans, il s’agit de parler aux citoyens des problèmes qui les préoccupent aujourd’hui : écologie, protection sociale, emploi, migrations, éducation, culture.

Pour cela, les institutions de l’Union européenne ne sont pas adaptées.

Avec de nombreux responsables politiques européens, dont Olivier Faure et Yves Jadot, avec des chercheurs et des universitaires, j’ai signé le manifeste pour une refondation démocratique de l’Europe et la proposition d’un traité de démocratisation. Je souscris totalement aux grands fondamentaux qui y figurent : assemblée parlementaire mixte composée de députés nationaux et européens, budget européen basé sur des ressources propres pour les pays qui veulent aller ensemble de l’avant et donc acceptation d’une certaine différenciation à l’échelle des 28 États.

Mais je ne pense pas que la question institutionnelle, pour importante qu’elle soit, suffise à refonder l’Europe.

La refondation de l’Europe que nous souhaitons, une Europe qui consolide sans cesse ses principes démocratiques, son ambition d’émancipation collective et individuelle des citoyennes et des citoyens, cette refondation passera d’abord par un combat culturel à l’échelle de l’Union tout entière.

Car aujourd’hui, c’est bien d’un combat dont il s’agit. L’Europe de la culture n’est pas une affaire de simple supplément d’âme à la construction européenne, mais c’est la base même, le substrat sans lequel il n’y a pas de fondation durable pour le continent.

Les dirigeants populistes de Pologne ou de Hongrie ne s’y trompent pas qui font explicitement de leur combat politique en Europe un combat culturel au nom de leurs valeurs « traditionnelles », trop souvent cheval de Troie de l’autoritarisme, d’un nationalisme étroit, de l’antisémitisme, du racisme et de la xénophobie.

Ce faisant, je ne pointe pas une Europe de l’est populiste contre une Europe de l’ouest de vieilles démocraties. D’abord parce que nous-mêmes, à l’ouest, n’avons  pas suffisamment su dialoguer avec les anciens pays du bloc soviétique pour qu’ils aient le sentiment d’être pleinement acceptés avec leurs caractères propres et leur Histoire souvent douloureuse au sein du continent européen. Mais aussi hélas parce que l’Histoire récente nous montre assez que ni la France, ni le Royaume-Uni, ni l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie ne sont à l’abri des mêmes dérives.

Le plus grand danger qui guette la cohésion de l’Europe, c’est l’effet cumulatif des peurs identitaires et des peurs de déclassement économique et social. Elles se répondent aujourd’hui de l’est à l’ouest de l’Union.

Dès lors, il n’est plus temps de poser la question de l’Europe de la culture en termes seulement institutionnels ou juridiques.

Les institutions de l’Union travaillent sur des sujets importants et je ne minimise pas les questions qu’elles ont à traiter : réforme du droit d’auteur et des droits voisins, juste rémunération du travail des éditeurs de presse, contenus culturels européens dans les plateformes d’offre de médias numériques ou en ligne, tous ces sujets sont autant de défis à notre exception et à notre souveraineté culturelle.

De même, les programmes européens en faveur de la culture ne sont pas inintéressants mais ils sont pensés dans les cadres de « l’Europe par l’économie » dont on mesure tous les jours les limites pour créer un véritable sentiment d’appartenance et d’adhésion.

Mais nous avons surtout besoin de porter plus haut la voix de toutes celles et ceux qui refusent le repli culturel et le protectionnisme identitaire qui nous affaiblissent et nous appauvrissent. C’est la discussion, le débat, la diversité des opinions, la libre circulation des idées, la liberté de création et de diffusion qui nous rendent plus forts et mieux assurés ensemble.

Dans cet esprit, pourquoi ne pas développer de manière plus volontariste un véritable service public de l’audiovisuel européen à partir de la chaîne ARTE existante pour la transformer en une « TV Europe »  qui renforcerait le sentiment d’appartenance des citoyens à l’Union par des contenus qualitatifs.

Je propose aussi d’étendre ce service public à la radio qui reste un média très populaire dans tous nos Etats. L’Europe se doterait ainsi d’un vrai service de radio-télévision publique diffusant largement des productions européennes sur des supports image et son incluant TV, radio, internet.

Je sais que cette proposition va à contre-courant des attaques que subissent aujourd’hui les médias publics européens, mais elle aurait le mérite de résister aux alliances objectives entre les discours populistes et libéraux contre l’audiovisuel public dont les chaînes de tv et les radios publiques européennes sont aujourd’hui les victimes, soit idéologiquement, soit budgétairement, parfois les deux en même temps.

Il est temps, pour les acteurs culturels européens, pour les artistes européens, pour les chercheurs, les universitaires, pour les responsables politiques à tous les niveaux de responsabilité, européenne, nationale, régionale ou locale, à toutes les citoyennes et les citoyens engagés, de tenir ensemble tous les bouts du combat pour la culture, depuis les territoires jusqu’au sein des institutions de l’Union.

Récemment, des écrivains, des représentants du spectacle vivant se sont exprimés pour appeler au réveil des consciences et à une plus grande ouverture des lieux de culture sur leur environnement politique et social. Partout en Europe, des artistes, des responsables d’établissements culturels, des organisateurs de festivals indépendants se mobilisent pour réinventer de nouvelles formes de dialogue, de participation citoyenne, de nouvelles opportunités de création et de diffusion.

Dans ce contexte, les territoires européens, les élus locaux doivent aussi encourager et accompagner ces initiatives. Je souhaite que partout en Europe, le plus de collectivités possible lancent de nouvelles « Initiatives territoriales pour la culture européenne ».

Ces initiatives, qui pourraient être labellisées par l’Union européenne, constitueraient des façons plus ascendantes pour affermir notre fond culturel commun. Le débat est ouvert mais elles pourraient prendre la forme de résidences territoriales d’artistes de toute discipline ou de chercheurs, en dialogue et en réseau dans l’Union européenne, ou encore de nouvelles expérimentations ou d’initiatives pour l’éducation à l’art et à la culture des nouvelles générations qui feront l’Europe de demain, de nouvelles formes de participation citoyenne aussi.

Il ne s’agit pas tant de réinventer l’existant que de rendre visibles des territoires d’initiatives européennes de manière plus affirmée. Il s’agit d’encourager et de promouvoir des biens communs artistiques et culturels, de veiller à préserver la liberté de création et l’indépendance des artistes, d’encourager une plus grande diversité, une plus grande accessibilité et une plus grande circulation des activités artistiques et culturelles à l’échelle européenne.

Je souhaite que l’enseignement artistique et culturel et la recherche dans ces domaines ne soient pas absents des futures coopérations universitaires qui se développent dans le cadre des réseaux d’universités européennes.

Je souscris totalement aux propositions de la conférence des présidents d’universités et le rappel qu’ils font du « rôle majeur des universités européennes dans la promotion des valeurs de tolérance, d’ouverture d’esprit, de liberté académique et de solidarité ». Ce sont bien ces valeurs qui sont notre meilleur héritage historique. Les universités européennes d’aujourd’hui en sont, avec d’autres, les dépositaires et des promoteurs de première ligne.

Je souscris aussi à l’idée que les « libres initiatives des universités en matière de coopération renforcent la cohésion entre États membres et contribuent au développement d’écosystèmes territoriaux associant régions et établissements d’enseignement supérieur et de recherche au sein d’une stratégie partagée ».

Je souhaite que cet écosystème territorial puisse être étendu à l’enseignement artistique et que les collectivités locales y participent dans le cadre de leurs compétences et de leurs moyens.

Par ailleurs, pour renforcer encore les réseaux universitaires européens dans le domaine culturel, pourquoi ne pas initier plus de coopérations entre les universités et l’Institut universitaire européen basé à Florence en Italie. Cet institut est une belle initiative et une belle réussite académique qui regroupe aujourd’hui 26 Etats européens. Il serait particulièrement bienvenu que les travaux de l’Institut soient diffusés dans tout le continent en organisant des échanges plus formalisés avec les universités européennes volontaires.

L’Europe fût bien inspirée en lançant le programme ERASMUS à la fin des années 1980’. La mobilité des étudiants comme la mobilité des artistes ou des opérateurs culturels dans leur ensemble, mobilité physique ou circulation des idées, restent le meilleur rempart contre tous les obscurantismes et toutes les régressions.

Promouvons-les dans tous les territoires de l’Union pour rendre plus fortes nos valeurs d’équilibre et de tolérance. C’est toujours par ces voies que l’Europe s’est sauvée des pires désastres qui l’ont touchée. Notre temps présent n’y dérogera pas ou il sombrera à nouveau.

Publié le 15 mars 2019